Edito, Mon parcours

Les coulisses d’une crise de bouffe

Non, ce n’est pas le titre du nouveau numéro de Capital ou 90′ enquête : non, ce que j’aimerais c’est parler de la vraie vie des compulsifs de la bouffe. De la mienne, quand je faisais encore des graves crises.

Parce que manger, c’est parfois une addiction. C’est quelque chose que vous absorbez pour vous faire du bien momentanément. Et quand l’effet est terminé, vous avez le contrecoup qui vous revient en pleine face.

Et ça, tout le monde le sait pas. Alors en piste !

Je ne vais bien entendu me baser que sur ma propre histoire, toutefois il est utile de garder en tête qu’une partie des gros que vous voyez marcher dans la rue avec un demi-sourire qui illumine leur visage un peu rouge d’avoir trop marché passe/est passée par là. Et d’autres moins gros. Des minces, qui gèrent « mieux ». Allez, viens, on dirait qu’on arrête de juger le comportement alimentaire des gens.

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En fait, une crise, une vraie crise, n’a pas toujours de début défini. Dans mon cas, je n’avais pas vraiment de contexte déclenchant. Il y avait un contexte propice, mais pas déclenchant. Quand je parle de contexte propice, je veux dire la solitude, surtout, le fait de pouvoir manger à votre guise sans que personne ne puisse interrompre votre violente perte de contrôle. Les placards vides ne sont absolument pas limitants : à partir du moment où il y a quelque chose qui se mange quelque part, on mange. Je vous dirai un peu plus tard ce que j’ai pu manger certaines fois, simplement à cause de l’urgence du besoin ressenti.

Mais donc non : pas de déclencheur. Ca n’est pas comme lorsque vous feuilletez un magazine, que vous y apercevez un truc qui vous fait saliver et hop, vous avez envie de le manger/ de l’acheter et vous vous faites plaisir. Non, il peut être 8h du matin, ou 11h ou 14h, ou 16h ou 2h. Ou juste après avoir fait un repas normal, dans le rythme quotidien classique. Cela m’est rarement arrivé hors de chez moi, cela dit. Enfin, hors d’un chez-soi quelconque.

Ce que je veux dire, c’est que ça n’est pas quelque chose pour quoi je pouvais trouver une contre-situation : totalement imprévisible. Un peu comme si j’étais constamment au bord d’une falaise, et qu’il ne me fallait qu’une petite poussette pour m’écraser les os contre les rochers, en bas. Tout ce que je pouvais espérer, c’est que ça n’arrive pas souvent. Et dans le cas où ça m’arrivait, je ne pouvais que croiser les doigts pour que les dégats soient mineurs. Et prier le dieu de la bouffe et du fromage pour que je m’arrête vite.

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J’avais différents niveaux de crises : cela pouvait aller de la petite crise avec un mini-sandwich au fromage englouti avec un grand verre de coca, à la crise complètement incontrôlable. Où tout y passait. Quand j’étais au collège, j’avais quelques heures de solitude en rentrant le soir. Grand frère à l’internat, grande soeur au lycée, parents au boulot. Les placards n’attendaient que mes faiblesses. J’avalais souvent plusieurs biscuits au chocolat avec du lait au cacao, et comme je ne pouvais pas en manger assez à mon goût (ou bien cela se serait vu), je tapais dans tout ce que je pouvais trouver. Une tranche de chaque fromage qui mollissait dans le frigo. Du pain. Un yahourt sucré. Encore un peu de pain. Une grosse tranche de saucisson, mais pas trop, il ne fallait pas que cela se voie, bien sûr. Quelques tranches de brioche, de la confiture, du beurre. Des biscuits apéritifs. Je m’arrangeais pour que mes parents n’y voient que du feu, mais j’avais une peur panique qu’on me confronte. Qu’on me demande des comptes.

J’avais conscience de l’aspect très, très malsain de ce que je faisais, et j’en avais drôlement honte. Je savais bien que ça n’était pas qu’une question de plaisir de manger. La différence entre quelqu’un qui rentre du taf, qui a drôlement faim et qui se fait un petit ‘dwich au fromage et quelqu’un qui mange la même chose pendant une crise, c’est que ce dernier devra manger aussi vite que possible, et autant que possible. Il DOIT manger. Il ne va pas se dire « oh, je vais peut-être attendre un peu, c’est bientôt l’heure du dîner » ou « allez, j’me fais ça et je dîne léger léger ». Non, rien d’autre n’importe que MANGER ça et TOUT DE SUITE. Vous DEVEZ croquer, manger, avaler. Le goût ? C’est très, très secondaire. Vous devez manger, vous devez manger jusqu’à avoir un goût désagréable au fond de la gorge, mix de tout ce que vous avez avalé. Jusqu’à voir l’estomac gonflé par toute cette masse alimentaire que vous venez d’ingérer en peu de temps. Nul trou normand lorsqu’il s’agit d’une crise !

Il m’arrivait de me préparer des sandwichs (surtout quand je vivais déjà seule). Avec n’importe quoi dedans : de la viande, de la mayo, du saucisson, du fromage, de la salade, des haricots. L’important, c’était de le préparer vite : choisir un couteau qui coupe vite le pain, choisir un fromage pré-tranché, choisir de la viande déjà cuite. Il fallait que je MANGE là tout de suite. C’est toute l’essence de la crise : il faut manger vite et beaucoup.

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Les fois où j’ai résisté, j’ai pleuré. Ca n’est pas arrivé souvent, mais à chaque fois j’ai pleuré. C’est trop dur. C’est douloureux, on est au bord de la douleur physique de ne pas avoir ce que le corps (ou l’esprit, plutôt) réclame. C’est douloureux de réaliser les efforts surhumains (je pèse mes mots) nécessaires pour se contrôler lorsque votre tête envoie des soldats de la bouffe dans chaque centimètre cube de votre corps.

Certains diront : « il faut se changer les idées ! aller se promener, faire du sport, appeler un ami ! ». Non. Ca ne marche pas comme ça. Vous demandez à un drogué d’aller se balader pour oublier qu’il a pas eu son fix ? Non. Je ne vois que la lutte contre soi-même qui peut contrer ce genre de besoin urgent, pressant qui vous prend aux tripes.

D’autres diront : « mais n’achète pas ce qui te fait trop envie, ce qui va te tenter ! ». Je reviens là-dessus en disant que si je n’avais que des conserves de haricots rouges et du riz, je me faisais un plat de riz aux haricots rouges. N’importe quand, n’importe quoi. Juste manger. Beaucoup et très vite.

Très franchement, je n’ai plus eu de crise majeure depuis 2 ou 3 ans, c’est un peu flou dans ma tête. Ce qui est une bonne nouvelle. Mais la moins bonne, c’est que je ne sais pas ce qui a changé pour que je n’aie plus de crise. Pour que je ne pleure plus après avoir mangé une assiettée gigantesque de pâtes aux petits pois en conserve à 15h parce que c’est tout ce qu’il y avait dans les placards.

Et que donc, je ne sais pas si ça peut revenir. Je ne sais pas quand ça pourrait revenir. Comme une épée de Damoclès au-dessus de ma tête, de ma tête de jeune femme bien décidée à conserver le contrôle. Mais le contrôle est bien illusoire dans mon cas, puisque de toute évidence, ce n’est pas moi qui choisis si j’ai des crises ou non. Toutefois j’ai réussi à maîtriser des petites crisettes dans les années qui viennent de passer, j’essaie de voir ça comme une image d’espoir dans le tableau qui n’est heureusement plus si noir qu’avant !

Pourquoi j’ai écrit ça ? Pas pour le plaisir de me plonger dans les souvenirs parmi les plus noirs que j’ai, ni pour le bonheur de me remémorer ces séances de binge-eating, comme on les appelle, qui m’ont toujours donné la pire image possible de moi-même. Pas pour vous apitoyer sur mon histoire, que j’ai déjà racontée ailleurs sur ce blog et qui n’a nullement besoin de pitié, en plus.

Non, mais j’aimerais simplement que l’on modifie l’image qu’on a des gros et des grosses. Que si certains sont très heureux gros (grand bien leur en fasse !), bien d’autres luttent contre leurs propres démons. L’amour de la bouffe peut prendre des proportions démesurées (comme l’estomac, en conséquence). Et qu’il est on ne peut plus difficile de se sortir de ça. C’est parfois (souvent ?) une cause psychique ou traumatique, que sais-je. Qui suis-je pour juger ?

J’espère que la prochaine fois que vous verrez un gros, vous ne jugerez pas cette personne, qui peut-être ne passe pas ses journées à bouffer des macdos ou des snickers juste pour le plaisir de le faire. Imaginez-le lutter contre le besoin de bouffer son Big Mac, avec son steak huileux et son fromage au goût de bacon. Ou peut-être aussi : Imaginez-le avec un plaisir sincère de manger son Big Mac, ça fait longtemps qu’il s’est pas fait un burger et il avait pas trop le temps de cuisiner ce soir (ça arrive à tout le monde). Dans tous les cas, laissez-le donc manger son burger sans le juger ou le regarder de travers. Soit il est déjà suffisamment mal pour supporter en plus votre regard, soit il est bien dans sa peau, et qui on est pour juger quelqu’un qui mange ce qu’il a envie de manger ?

Dans tous les cas, chacun voit midi à sa porte. Et mon midi, ce sera bientôt un(e) psy. Même si je n’ai plus de crise et que maintenant je vois mon régime davantage comme un régime classique, où on lutte contre les envies et où on lorgne sur le saucisson, j’ai besoin de comprendre pourquoi je suis passée par là.  Et comment éviter une éventuelle « rechute » à l’avenir ? La fameuse épée de Damoclès, j’aimerais bien la virer de là. On est jamais trop prudent.

"I'm fabulous, b*tch"
« I’m fabulous, b*tch »

 

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6 réflexions au sujet de “Les coulisses d’une crise de bouffe”

  1. Ton message m’a émue… Non seulement parce qu’on ressent la souffrance que ces cirses t’ont apportée, mais aussi parce que ça me renvoie à mes propres souvenirs, pas si lointains que ça. Alors merci d’avoir su mettre des mots dessus…

    Mais surtout et avant tout, félicitations pour ces crises qui ont presque disparues, et pour ta décision d’en analyser les raisons à l’aide d’une psy ^__^ !! Je te souhaite plein de courage ^^ !

    1. Merci pour ton message. Il y a beaucoup de gens qui passent par là et pourtant globalement ça reste assez méconnu parce que les gens ont honte d’en parler…

      Ça serait bien qu’on puisse guérir de ça sans devoir s’en cacher !

  2. C’est courageux de ta part d’avoir pu en parler, et mettre les mots sur les maux de beaucoup de personnes.
    Je suis des personnes souffrant de ces troubles et je vois et entends tout leur mal, leur souffrance. Bravo pour ces quelques années passées sans grosses crises, je te souhaite de guérir totalement et je pense que d’avoir coucher sur papier (en l’occurrence d’ordinateur !) ce mal qui te hante est déjà un début de thérapie pour toi.
    Bonne continuation et belle vie à toi !

    1. Courageux, je ne sais pas, mais c’est toujours bon d’en parler, à la fois pour soi et pour ceux qui en souffrent aussi ! Et j’espère bien en venir à bout ! 🙂 merci en tous cas !

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